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Actualités - septembre 22, 2021

Traumatisme politique et l’alternative de la curatelle étrangère

Le ventre de la bête immonde…# 2

Par Idson Saint-Fleur 

Les institutions chargées de la protection des vies et des biens, et de la défense nationale couramment neutralisées ou compromises dans des mouvements politiques armés se montrent incapables de rétablir la paix. Face à une telle situation de grande affliction, certains appellent clairement à l’intervention des puissances étrangères. On peut citer le cas de plusieurs personnalités haïtiennes qui, gagnées par le désespoir, croient bon de souscrire à une telle démarche. Dégoûtées par le climat pesant des permanents conflits militaro-politiques sanguinaires, elles appellent, à l’entame de la deuxième décennie du XXe siècle à l’intervention des Américains en vue d’arrêter ce cycle d’anarchie qui détruit le pays, hommes, femmes et biens. A cet effet, Alain Clérié fils, natif de Jérémie, à la date du samedi 21 février 1911, adresse une lettre au Département d’Etat. Elle est rédigée dix jours après que des bandes armées ont saccagé et incendié la ville de Ouanaminthe lors de l’activation d’un mouvement politique armé orchestré par Cincinnatus Leconte contre le président François Antoine Simon. Roger Gaillard détache de cette correspondance le paragraphe reproduit ici :

« Je termine ces lignes, où saigne mon âme meurtrie par les détresses de mes compatriotes, en sollicitant votre bienveillance, dans le cas où vous vous seriez laissé pénétrer par la pureté et la sincérité de mon intention et de mes sentiments, qu’elle daigne me faire l’honneur de m’inspirer quant aux moyens de provoquer l’influence ou le contrôle effectif sur Haïti du gouvernement des Etats-Unis. Pourquoi cette influence s’étendrait-elle, au loin comme au près, aux Philippines, au Nicaragua, au Libéria, à la Dominicanie, et la verrait-on, sans un serrement de cœur, sans une profonde amertume, refusée à Haïti (…). Le moment est venu où l’humanité fait un impérieux devoir aux grandes nations d’aider les petits peuples.» (1)

Presqu’au même moment, de New York étant, Antoine Rigal, dans un courrier daté du 16 février 1911, lance le même appel de secours au Département d’Etat :

« Nous sommes fatigués de nous entretuer, d’incendier les villes, de payer des dommages aux résidents étrangers, et de nous conduire de telle sorte que tout le monde nous traite tous de sauvages.»(2)

Après l’exposé de l’ampleur du mal haïtien, Antoine Rigal émet le vœu que « le gouvernement américain envoie en Haïti un Délégué avec pour tâche de réconcilier les factions adverses, sur la base d’un plan qui donnerait au peuple de la république l’opportunité de choisir, en dehors de toute pression, son parlement et son président».(3)

Ces appels haïtiens à l’intervention des puissances étrangères dans les affaires haïtiennes sont fort courants. A chaque période de crise aigüe, des Haïtiens désespérés ou cherchant à protéger leurs intérêts savent en prendre les initiatives. Voilà pourquoi, la présence des militaires étrangers, sur le sol dessalinien, à chaque fois, est toujours source de controverses, et parfois d’animosité entre des natifs de cette terre. Dans la foulée, Roger Gaillard, l’auteur de la série « Les Blancs débarquent », fait mention du cas du baron Toussaint, gouverneur de Jacmel durant l’empire de Faustin Soulouque, ayant constaté qu’il était tombé de son piédestal et avait perdu tous les honneurs sociaux dont il était comblé avant la chute de ce  pouvoir, a hurlé cette phrase :

« Tonnè m’pa fout di rou : foc blancs prend pays ça là !»(4)

Pour Roger Gaillard, il pourrait bien s’agir d’une historiette, pourtant elle n’est pas insignifiante d’un point de vue social et politique, car étant cueillie dans une chronique de « Le Matin » d’août 1911 traitant de la fin de la présidence de François Antoine Simon.(5)

Encore, c’est Roger Gaillard qui révèle le cas de Septimus Marius – juge à la Cour de Cassation, qui, prenant refuge à la Légation de France à Port-au-Prince au moment où le gouvernement de Nord Alexis s’active à écraser la prise d’armes des firministes, –  se laisse aller en disant : 

 « Je demande à la presse dannoncer que la seule solution à la situation actuelle est de procéder à de nouvelles élections sous la surveillance des Puissances étrangères».(6)

Mais dans l’article de « Le Matin », référence citée par Roger Gaillard, l’on retrouve une autre idée-force des propos tenus par Septimus Marius, lesquels propos sont rapportés par le journal « Courrier des Etats-Unis » dans son édition des 22 et 23 mars 1908. Le juge Marius soutient qu’ «une intervention collective des Puissances étrangères est absolument nécessaire pour prévenir l’anarchie».(7)

Le Dr. J. J. Dessalines Hyppolite, directeur du journal « Agriculteur », à la suite de la lecture du compte-rendu des déclarations de Septimus Marius, utilise les colonnes  du journal de Clément Magloire pour rappeler le magistrat à la raison. Le Dr. Hyppolite dit avoir reconnu, dans le passé, en la personne de ce juge, un Haïtien authentique qui aimait son pays tout en vouant un culte aux pères fondateurs de la patrie. En 1904, lors de la célébration du centenaire de l’indépendance nationale, il témoigne que Septimus Marius avait chanté avec une belle émotion patriotique, notamment, la gloire de Jean-Jacques Dessalines. Malgré cela et en dépit de l’adversité à laquelle le concerné a dû faire face, le Dr. Hyppolite ne lui pardonne pas d’avoir laissé tomber de ses lèvres des mots qui écorchent à grands coups de tranchoir l’honneur national :

‘’S’il est vrai qu’on ne doit point accabler un compatriote qui se trouve dans le malheur, il est encore plus vrai qu’un compatriote même dans le malheur ne doit jamais tenter de faire intervenir l’étranger dans les affaires intérieures de son pays. Et M. Marius était de mon point de vue (…)

Quel sacrilège, que de mentir à toute une nation, que, dis-je, aux mânes sacrés de Dessalines.

Quoi ! après avoir pris sur le tombeau du Fondateur de l’Indépendance un engagement aussi solennel, M. Marius pouvait-il, au mépris de l’honneur de la Patrie, « faire appel à lintervention collective des Puissances étrangères » dans les affaires d’Haïti. Non ! Jhésite encore à le croire.

Les affaires d’Haïti doivent rester les affaires d’Haïti. Et quelle que soit l’opinion publique d’un citoyen, il ne doit pas vouloir du mal à sa Patrie, car le bonheur de celle-ci fait le bonheur de celui-là.

Au-dessus du citoyen plane la Patrie ! Le grand Lamartine disait : Honte à qui peut chanter tandis que Rome brûle ?…

Moi, je crie : Malheur à tout enfant d’Haïti qui ne tient pas à son sol natal. Haïti doit rester aux Haïtiens !

Aussi, je veux croire que les déclarations du Courrier des Etats-Unis au nom de Mr (sic) sont fausses et qu’il a pour devoir de les démentir ; contrairement, il serait indigne du titre dHaïtien quil portait si fièrement devant le tombeau de Dessalines !‘’(8)

D’autres exemples témoignent de cette tendance à appeler l’étranger à venir mettre de l’ordre dans les affaires haïtiennes. A la fin de l’année 1899, Georges Séjourné, en exil en en France, libéral traumatisé par le débâcle de Miragoâne, et sauvagement opposé au gouvernement d’Augustin Tirésias Simon Sam, ne jure que par l’intervention des puissances européennes – tout d’abord la France dans ce cas – pour soustraire Haïti de la gouvernance du Parti National. Après avoir dépeint dans les termes les plus hideux le gouvernement de Port-au-Prince, sans embarras aucun, il exprime sa position annexionniste :

« Il vaut mieux que notre pays perde une indépendance dont il na pas su user. Nous aurons ainsi des maîtres intelligents. Sous leur surveillance, nos fortunes saugmenteront et seront respectées ; nos vies seront assurées ; nos parents à labri de tous les ennuis.»(10)

Les mânes du courageux peuple de la Crête-à-Pierrot et de Vertières s’enflamment !

Idson Saint-Fleur

[email protected]

Bibliographie

  1. GAILLARD, Roger ; Leconte remet en branle le cacoïsme. VII.- L’impérialisme sait attendre aussi in « Le Nouveau Monde » du mercredi 30 novembre 1977, Nouvelle série – No. 51
  2. GAILLARD, Roger; op.cit.
  3. GAILLARD, Roger; ibid.
  4. GAILLARD, Roger; ibid.
  5. Anonyme ; Petite chronique. A propos de la chute du général Simon in « Le Matin » du 7 août 1911, No. 1313
  6. GAILLARD, Roger; op.cit.
  7. HYPPOLITE, J.J. Dessalines ; Le juge S. Marius appelle l’étranger dans les affaires d’Haïti in « Le Matin » du samedi 4 avril 1908, No. 307
  8. HYPPOLITE, J.J. Dessalines ; op.cit.
  9. SEJOURNÉ, Georges ; Libéral in « L’Avenir » du samedi 30 décembre 1899, No.1
  10. SEJOURNÉ, Georges ; Appel aux Libéraux in « L’Avenir » du samedi 30 décembre 1899, No.1

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