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Actualités - septembre 13, 2021

Violences politiques et drame de la désolation nationale

Le ventre de la bête immonde…# 1

Par Idson Saint-Fleur 

Les conflits politiques ayant abouti à des affrontements armés, toujours est-il, influent négativement sur la dynamique fonctionnelle de la société haïtienne. L’histoire des faits socio-politiques du pays regorgent de ces évènements maudits et reprouvés orchestrés, le plus souvent, par des « enragés du pouvoir » voulant dessoucher d’autres « obsédés du pouvoir ». Durant tout le XIXe siècle et le début du XXe siècle, les moments d’accalmie sont rares et de courte durée ! Pourtant, le constat de ces affrontements véhéments est à la fois parlant et répulsif. Le pays reste pris dans un éternel tourbillon qui lui donne le tournis au point de perdre ses repères, même si les instigateurs de ces commotions politiques parviennent insolemment à entretenir leurs « affaires » aussi bien que celles de leur camarilla. Généralement, c’est de cela qu’il s’agit même si le pays languit comme aujourd’hui. Souvenance !    

En 1939, Me Sténio Vincent, écrivain et homme politique, décrit les fondamentaux de ces soulèvements politiques armés trop fréquents pour être sérieux et prometteurs. Dans une mise en garde à la population, il évoque les soubassements de ces « révolutions qui n’ont abouti, en effet, qu’à la ruine matérielle et morale de la nation haïtienne. Elles ont dévoré vos fils, incendié vos maisons, détruit vos plantations, anéanti votre commerce, installé la misère dans vos foyers, perverti votre sens moral, divisé et affaibli vos familles, désorganisé vos forces sociales, tué le crédit national, et vous ont fait méconnaître jusqu’à la noblesse et la dignité nationale.»(1)

Plus antérieurement, Frederick Douglas né Frederick Augustus Washington Bailey, ancien ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique en Haïti de 1889 à 1891, dans une conférence prononcée le 2 janvier 1893 à l’ouverture du pavillon haïtien à l’Exposition internationale de Chicago, à Jackson Park, met le doigt dans la plaie en rappelant à son public les méfaits de ces mouvements insurrectionnels sur l’évolution du pays des Haïtiens :

‘’ Quand je marchais à travers les rues de Port-au-Prince et ai vu ces hommes ternis, délabrés et mous, je me suis surpris à reprendre sur Haïti la lamentation de Jésus sur Jérusalem, me disant, « Haïti ! Pauvre Haïti ! Quand apprendra-t-elle et pratiquera-t-elle ce qui lui apportera la paix et le bonheur ? » Aucune autre terre na de cieux plus lumineux. Aucune autre terre n’a d’eau plus pure, de sol plus riche ou de climat plus heureusement diversifié. Elle a toutes les conditions naturelles essentielles pour devenir un pays noble, prospère et heureux. Pourtant, la voici, déchirée et brisée par les révolutions de factions bruyantes et par des anarchies ; pataugeant dannée en année dans un labyrinthe de misère sociale.

De temps en temps, nous la trouvons convulsée par une guerre civile, engagée dans le terrible travail de la mort ; répandant avec frénésie son propre sang et conduisant ses meilleurs cerveaux à un exil sans espoir. Port-au-Prince une ville de soixante mille âmes, capable d’être transformée en l’une des plus saines, des plus heureuses et l’une des plus belles villes des Antilles a été détruite par le feu une fois chaque vingt-cinq ans de son histoire. L’explication est celle-ci : Haïti est un pays de révolutions. Elles éclatent sans avertissement et sans excuse. La ville peut être là au coucher du soleil et disparaître au matin. Des ruines splendides, autrefois les maisons de riches, se voient dans chaque rue. Dans différentes parties de la ville, de grands dépôts, autrefois les propriétés de riches commerçants, nous sautent à la vue avec leurs murs détériorés et détruits. Quand nous demandons : « Doù viennent ces ruines lamentables ? », « Pourquoi nont-elles pas été reconstruites ? », on nous répond par un mot… un mot d’agonie et de sombre terreur, un mot qui va au cœur de tous les malheurs de ce peuple : « la révolution ! » Les incertitudes et insécurités causées par cette folie révolutionnaire d’une partie du peuple sont telles qu’aucune compagnie d’assurance n’assurera les propriétés à un taux que les moyens du propriétaire lui permettent de payer. Dans de telles conditions, il est impossible d’avoir un esprit quiet. Il y a même une anticipation chronique, fiévreuse de désastres possibles. Des feux incendiaires : Feux commencés spontanément comme marque d’insatisfaction contre le gouvernent ; feux par vengeance personnelle, et feux pour promouvoir une révolution sont d’une fréquence étonnante. On pense parfois que cela est dû au caractère de la race. Loin de là.

(…) C’est l’avis de beaucoup et c’est aussi le mien : ces révolutions seraient moins fréquentes s’il y avait moins d’impunité dont bénéficient les dirigeants entre eux.

(…) Manifestement, cet esprit révolutionnaire d’Haïti est sa malédiction, son crime, son plus grand malheur et l’explication de l’état limité de sa civilisation (…) Beaucoup de ceux qui auraient volontiers cru en sa capacité à se gouverner avec sagesse et avec succès sont obligés parfois de baisser la tête dans le doute et le désespoir. Il est certain que si tout ce mauvais esprit prévaudra, Haïti ne peut pas monter très haut dans l’échelle de la civilisation. Si cela prévaudra, l’ignorance et la superstition règneront et rien de bon ne puissent croître et prospérer à l’intérieur de ses frontières. (…). Si cela prévaudra, son sol riche et fructueux fera naître ronces, des épines et les mauvaises herbes. Si ce mauvais esprit prévaudra, sa grande richesse naturelle sera gaspillée et ses splendides possibilités seront dynamitées.

 Si cet esprit prévaudra, elle attristera le cœur de ses amis et réjouira le cœur de ses ennemis. Si cet esprit de turbulence prévaudra, la confiance en ses hommes publics sera affaiblie, et son indépendance bien gagnée menacée. Les schémas de l’agression et des protectorats étrangers seront inventés. Si ce mauvais esprit prévaudra, la foi en la valeur et la stabilité de ses institutions, si essentielle au bonheur et le bien-être de son peuple, va disparaître. Si cet esprit prévaudra, le bras de son industrie sera paralysé, l’esprit d’entreprise sera détruit, les possibilités naturelles sont négligées (sic), les moyens de l’éducation seront limités, l’ardeur du patriotisme sera éteinte, sa gloire nationale sera ternie, et ses espoirs et les espoirs de ses amis seront ruinés. ‘’(2)

Soit ! 

Dans un article publié en juillet 1916 dans les colonnes de « La Revue de Jérémie », fondée et dirigée par le journaliste doublé de l’homme de loi Walter Sansaricq, Numa Chassagne fait le procès de ces « révolutions » qui ne font que le malheur d’Haïti, dont l’infortune suprême sera l’Occupation américaine qui débute le 28 juillet 1915 :

« Aussi comme notre histoire nationale de ces derniers temps est pâle, comme elle est sans reflet aucun ! Des révolutions se succédant aux révolutions comme les vagues de l’océan ; l’immoralité régnant en maîtresse dans presque toutes les branches de l’administration ; le crépitement de la fusillade aux abords de nos nécropoles et semant la terreur au sein de nos villes ; des campagnards inoffensifs engouffrés dans des réduits sombres de nos prisons sinistres, cloaques de misère malpropre où l’abandonné succombait sous les coups de la faim ou de ceux du coco-macaque ; nos campagnes désertes, les habitants se terrant pour échapper à la servitude militaire, la tyrannie enfin régnant partout, et par intervalle la paix… la paix du tombeau, entrecoupée par des cris de chouette, la nuit, quand les soldats esclaves lançaient dans les carrefours leur qui-vive déchirants, comme un nouvel appel à Ouanaminthe pour leur délivrance !

Et Ouanaminthe* se réveillait et répondait ! Et la nation retombait dans le même cauchemar. C’était notre rocher de Sisyphe que nous étions condamnés à rouler, à rouler sans cesse, jusquau complet abrutissement de la race. Mais un beau jour Washington devança Ouanaminthe, et notre indépendance fut compromise.

Seuls en sont responsables devant l’Histoire les chefs révolutionnaires et leurs complices.» (3)

Dans ce papier Numa Chassagne dresse le portrait accablant des meneurs de ces mouvements politiques armés :

« Les révolutionnaires sont de vrais mercenaires devant être payés au triomphe de la cause quils soutiennent, les uns avec des sacs d’écus, les autres par des fonctions plus ou moins lucratives.»(4) 

Il en fait de même des gouvernements issus de ces frondes :

« Ce qui nous a le plus frappés dans ces régimes, emportés l’un après l’autre par le courant de la révolte, c’est le grotesque et le ridicule, l’hypocrisie souvent alliée à l’ignorance la plus crasse, l’impudence du mal parlant en maître devant des complices et des esclaves.»(5)

Tous ces évènements, dans une certaine mesure, permettent de comprendre, par la suite, pourquoi certains Haïtiens des bourgeoisies, grande et petite, port-au-princienne et provinciale, dans un premier temps, s’accommodent de l’intervention américaine, car ils pensent qu’elle va arrêter net ce cycle de chaos politique. Beaucoup préfèrent l’ordre des marines qu’à celui des cacos, fait remarquer Leslie Manigat.(6)

Aujourd’hui, quel ordre prévaut dans le pays ?

Idson Saint-Fleur

[email protected]

Bibliographie

  1. VINCENT, Sténio ; En posant les jalons, Tome IV, 1937-1939, Imprimerie de l’Etat, Port-au-Prince, 1939, Pp. 72-73
  2. PIERRE, Délima ; La société haïtienne et le complexe de la chauve-souris, Les Editions Mémoire, Québec, 2016, Pp. 156, 157, 158, 159
  3. CHASSAGNE, N. (Numa); Vers le passé in  « La Revue de Jérémie » du 1er juillet 1916, Pp. 22-24
  4. CHASSAGNE, N.; op.cit.
  5. CHASSAGNE, N.; ibid.
  6. MANIGAT, Leslie (F) ; Eventail d’Histoire vivante d’Haïti. La crise de dépérissement de la société traditionnelle haïtienne (1896-2003), Imprimerie Média-Texte, Port-au-Prince, 2003, p. 82

*Ouanaminthe fait référence aux Cacos qui sont fort actifs dans cette zone du Nord-Est d’Haïti.

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