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Le peuplement carnassier ou la dimension démographique dans L’énigme du retour de Dany Laferrière

Au cours de ses deux pénibles siècles d’existence, la société haïtienne n’a été productive que dans deux domaines : le peuplement et la littérature. En effet, parallèlement à l’esthétisation littéraire de son monde vécu, la population  haïtienne n’a cessé d’augmenter à un rythme soutenu. Elle a démarré en 1804, sur les ruines incandescentes du système socio-économique plantationnaire, avec un effectif d’environ 500,000 habitants ; un siècle et demi plus tard, en 1950, année de son premier recensement, cet effectif est passé à 3,1 millions d’habitants. En 1971, on dénombre sur la presqu’île 4,3 millions d’habitants; en 1982, celle-ci compte environ 5 millions d’habitants, et en 2003, date du dernier recensement, la population se chiffre à 9, 001, 471 d’habitants.

Dany Laferrière, avec L’énigme du retour (1) – vers son Sud –, signe un roman qui met subtilement à nu le problème démographique auquel fait face la société haïtienne. Au moment de son départ quasi-forcé pour le pays hivernal, le Canada, au titre de journaliste littéraire, jeté à la porte de son pays, Dany Laferrière a laissé derrière lui environ 4 millions d’habitants. À son retour, une génération plus tard, par la fenêtre du roman, en tant qu’écrivain mondialement consacré, il se trouve plongé dans un fleuve humain constitué de plus de 9 millions d’individus dont plus de la moitié crève littéralement de faim. La population haïtienne a donc attendu son départ pour se multiplier par deux.

Parallèlement à ce rapide accroissement démographique, se déploie une dynamique économique régressive en Haïti. En effet, si on prend en compte, par exemple, la période contemporaine (1950 à nos jours), outre la « décennie glorieuse » (1970-1980) au cours de laquelle l’économie haïtienne a connu une  certaine croissance, due principalement aux activités touristiques et industrielles (manufactures de sous-traitance), le développement économique n’a pas accompagné cette importante croissance démographique. Plus spécifiquement, à cause des troubles politiques décourageant les investissements productifs et occasionnant, par surcroît, la désintégration des fragiles industries de sous-traitance et du tourisme, le taux de croissance moyen annuel du Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant a régressé de 2,0% de 1980 à 1990, et de 2,7% de 1990 à 2000.

L’incidence socio-économique de ce décalage démo-économique est l’appauvrissement de la nation. En effet, 56% de la population haïtienne sont reléguées en dessous de la ligne de pauvreté extrême fixée à 1 dollar par personne et par jour ; et 76% d’entre elle vivent avec moins de 2 dollars PPA/jour. Et, sur le plan spatial, il ressort du profil de la pauvreté que le milieu rural (63% de la population) contribue davantage à la pauvreté extrême qui est presque trois fois plus élevée dans ce pays en dehors que dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. La grande majorité des pauvres du pays (74%) habite donc en milieu rural, où l’agriculture représente la principale activité génératrice de revenu – de subsistance – et où les services sociaux de base sont quasi-inexistants. Par voie de conséquence, les paysans continuent à se déverser sur les grandes villes du pays, notamment sur Port-au-Prince, comme le décrit, dans un style aussi bien liquide que limpide, Dany Laferrière :

« C’est à se demander si les routes nationales sont à sens unique car les paysans qui vont à Port-au-Prince ne font plus le trajet inverse. Ils sont d’abord aspirés par le centre de la métropole pour être repoussés tout de suite vers une périphérie déjà populeuse. Et où il est impossible de survivre sans une arme blanche au moins. » (pp. 265-266)

Les villes, rompant avec la coutumière hospitalité haïtienne, ont mal accueilli ces paysans en quête d’une individualité submergée par un communautarisme archaïque et, de surcroit, à la recherche d’un mieux-être. Cet accueil a été et est encore fonction non seulement de la rareté des ressources matérielles de la presqu’ile, mais aussi et surtout de la très inégale répartition de celles-ci. En effet, avec un coefficient de Gini (indice de concentration du revenu) de 66%, l’un des plus élevés au monde, on constate l’agrandissement continu des inégalités socio-économiques entre les citoyens haïtiens. Plus spécifiquement, plus de la moitié du revenu national, soit 54%, va aux 10% des individus les plus riches ; du moins, 70% du revenu national vont aux 20% les plus riches, alors que les 10% les plus pauvres en reçoivent seulement 0,37% et les 20% les plus pauvres n’en absorbent que 1,39%. D’où, de l’avis romanesque, mais réaliste-critique, de Dany Laferrière, l’affrontement d’abord spatial puis social, donc politique, entre les nantis qui s’acharnent à coloniser les collines de la capitale, et les pauvres qui les poursuivent rageusement:

« La scène est devenue courante. Les riches, fuyant les pauvres, délaissent la ville pour aller vivre dans des coins de la campagne de plus en plus discrets. Cela ne dure pas longtemps avant que la nouvelle ne se répande dans la zone de surpopulation. Et commence alors le siège. Une petite cahute dans les ravins. Une autre au pied de cette villa rose. Et en moins de deux ans un bidonville était là, asphyxiant le nouveau quartier huppé. Toute guerre n’a de but qu’une occupation de territoire. » (p. 150)

Et, sur cette moitié d’ile surchargée de chrétiens demi-vivants et, par voie de conséquence, à la dérive dans la mer des Caraïbes,  se produit, avec un rythme accéléré, une urbanisation difforme et polluante (le taux d’urbanisation d’Haïti est actuellement d’environ 47%). Et Port-au-Prince, point de convergence des populations des autres centres urbains provinciaux et de l’espace rural, est en train d’exploser sous le poids de cette migration interne. Lequel spectacle démographique que capte douloureusement le regard de Dany Laferrière :

« Du balcon de l’hôtel

je regarde Port-au-Prince

au bord de l’explosion

le long de cette mer turquoise.

Au loin, l’ile de la Gonâve

comme un lézard au soleil. » (p. 85)

« Je descends dans la rue

pour un bain

dans ce fleuve humain

où plus d’un se noient

chaque jour.

Cette foule ruminant la chair fraiche et naïve

de tous ces exilés qui espèrent retrouver

dans cette énergie les années d’absence.

Je ne suis ni le premier ni le dernier.

Sur les trottoirs.

Dans les parcs.

Dans la rue même.

Tout le monde achète.

Tout le monde vend.

On tente de berner la misère

par une incessante agitation. » (p. 89)

Dans cette marée humaine qui s’abat sur un espace naturellement accidenté et exigu, donc difficilement habitable, Dany Laferrière sent paradoxalement une vitalité explosive, une vibration agonisante qui, semble-t-il, n’a pas pour but, cartésiennement, de se rendre comme maitre et possesseur de la nature, mais d’y survivre à l’aide de rapines, de crime, de mendicité, de prostitution et de religiosité. C’est donc, selon l’écrivain, une foule – carnavalesque – de corps abandonnés à la logique de l’environnement insulaire :

« Couleurs primaires.

Dessins naïfs.

Vibrations enfantines.

Aucun espace vide.

Tout est plein à ras bord.

La première larme fera déborder

ce fleuve de douleurs dans lequel

on se noie en riant. » (p. 90)

Dans ces conditions de pénurie de ressources matérielles et d’abondance de ressources sentimentales, le moteur vicieux de la pauvreté tourne à plein régime. Les rapports sexuels non maitrisés constituent alors le carburant de celui-ci. En effet, la sexualité est explosive sur cette terre délabrée ; car avant d’atteindre 15 ans, 16% des femmes de 20-49 ans avaient déjà eu des rapports sexuels. Cette proportion est de 70% avant d’atteindre 20 ans et 88% avant d’atteindre 25 ans. Chez les hommes âgés de 25-59 ans, on constate que 63% avaient déjà eu leurs premiers rapports sexuels en atteignant 18 ans; cette proportion est de 85% en atteignant 22 ans et de 89% à 25 ans. Et l’âge médian des hommes aux premiers rapports sexuels est établit à 16,6 ans (EMMUS IV). Dans cette perspective, Dany Laferrière, toujours avec un sens proustien de rapprochement d’éléments apparemment hétérogènes, écrit :

« Quand il y a une panne d’électricité

c’est avec l’énergie des corps érotisés

qu’on éclaire les maisons.

L’unique carburant que ce pays possède

en quantité industrielle

qui soit capable en même temps

de faire grimper la courbe démographique. » (p. 145)

Indubitablement, la courbe démographique continuera de monter, car cette sexualité active et non contrôlée par une méthode rationnelle et moderne de planning familial (seulement 25% des femmes en âge de procréer utilisent une méthode moderne de contraception), place Haïti à la première place du palmarès de la fécondité dans le sous-continent américain, soit, en moyenne, 4,3 enfants par femme. Ce qui fera doubler la population haïtienne dans 20 ans. D’autant que les jeunes ayant moins de 15 ans représentent 36,5% de cette population et ceux de moins de 20 ans en comptent pour  50%. Et, compte tenu de l’actuelle situation socio-éducative caractérisée par l’impossibilité de l’accès pour tous ces jeunes à l’éducation, par un contenu pédagogique désuet, par  une socialisation extrascolaire  presqu’uniquement structurée autour d’ambiance ti-sourit (par exemple, les groupes de rap remplissent l’Institut Français d’Haïti alors que scientifiques et les écrivains n’y attirent difficilement qu’une cinquantaine de jeunes), donc axée sur des sous-cultures ou plus précisément des fast-cultures qui mobilisent non pas la tête  pour innover dans tous les domaines de la science et des  beaux-arts, mais le bas-ventre pour se distraire et, de surcroit, faire incessamment des enfants. Ainsi, Dany Laferrière, contrairement aux Experts du Bureau-Haïti du Fond des Nations Unies pour la Population (UNFPA) qui, tout en étant au courant de ces données sociodémographiques, s’autorisent à faire croire qu’il n’y a pas d’explosion démographique en Haïti, constate la dynamique exponentiellement évolutive de la population haïtienne :

« Je croise beaucoup de femmes enceintes.

Flux incessant de nouveau-nés

qui poussent insidieusement

les vieux vers le cimetière. » (p. 255)

« Une jeune fille accompagne sa mère

si jeune elle aussi qu’elle pourrait

être sa grande sœur.

[…]

Elles s’en vont en se tenant par la taille.

De dos, on ne distingue plus la mère de la fille. » (p. 224)

Par ailleurs, il faut dire que le refus de ces Experts de regarder la réalité démographique haïtienne en face (l’un d’eux m’a même  traité d’idéologue élitiste parce que, en tant que spécialiste avisé en Population et Développement, je sonne l’alarme de la bombe démographique qui menace à brève échéance la société haïtienne) est sans doute motivé par un sentiment d’échec dans leur mission de civilisation contemporaine consistant à contrôler la galopante dynamique démographique du Tiers-monde et/ou par l’intérêt de demeurer éternellement sur place afin non seulement de bien garnir leur compte-en-banque et de délocaliser la population active de leurs pays d’origine en panne de croissance économique, mais aussi et surtout de permettre à l’occident hyper-développé d’avoir désormais bonne conscience. Dans ce cas, Dany Laferrière perçoit adéquatement l’ambigüité de l’humanitaire :

« […] Les villas [des nantis haïtiens partis rejoindre leurs enfants à l’étranger] sont finalement louées à prix d’or à des cadres de ces organismes internationaux à but non lucratif pourtant chargés de sortir le pays de la misère et de la surpopulation.

Ces envoyés des organismes humanitaires arrivent à Port-au-Prince toujours pleins de bonnes intentions. Des missionnaires laïques qui vous regardent droit dans les yeux tout en vous débitant leur programme de charité chrétienne. Ils se répandent dans les medias à propos des changements qu’ils comptent apporter pour soulager la misère des pauvres gens. Le temps de faire un petit tour des bidonvilles et des ministères pour prendre le pouls de la situation. Ils comprennent si vite les règles du jeu (se faire servir par une nuée de domestiques et glisser dans sa grande poche une partie du budget alloué au projet qu’ils pilotent) qu’on se demande s’ils n’ont pas ça dans le sang – un atavisme de colon. » (p. 144)

Comprenant le jeu matériellement et moralement confortable des agents de l’humanitaire, il interroge alors, on ne sait qui, peut-être ses lecteurs haïtiens, sinon l’humanité tout entière, sur la possible conséquence de l’explosion démographique sur cette terre déjà cassée:

« Avez-vous déjà pensé à une ville

de plus de deux millions d’habitants

dont la moitié crève littéralement de faim ?

La chair humaine c’est aussi de la viande.

Pendant combien de temps un tabou

pourra-t-il tenir face à une nécessité ?

Désir de la chair.

Visions psychédéliques.

Regards de biais.

On voudrait dévorer

son voisin à midi.

Comme une de ces mangues

à la peau si douce. » (p. 91)

Ce tabou ne tiendra sûrement pas trop longtemps. Les gens affamés et désespérés peuvent certes se refugier corps et âme dans la religion, notamment dans le pentecôtisme envahissant, dans la mesure où, d’après le désormais célèbre petit-fils de Da de Petit-Goâve:

« Être sur une ile déboisée

en sachant qu’on ne verra jamais

ce qui se passe de l’autre côté de la mer.

Pour la majorité des gens d’ici

l’au-delà est le seul pays

qu’ils espèrent visiter un jour. » (p. 98)

Il faut mentionner que la croyance religieuse, si elle réconforte l’âme des haïtiens, elle ne pourra pas être à l’origine d’une révolution terrestre salvatrice. En effet, malgré l’intensité de la foi des croyants chrétiens, plus particulièrement les pentecôtistes, dans le Seigneur tout puissant, rien n’autorise néanmoins à penser, sauf cette foi elle-même, que l’éthique pentecôtiste puisse délivrer la société haïtienne de la misère et de la désolation. Ce nouveau mouvement religieux, en dépit de son éthos dispensateur de joie et de confiance en soi, et, par surcroit, de son soi-disant mécanisme d’emporwerment des masses, ne peut pas réellement favoriser une dynamique de développement viable et durable. Puisque, si, au travers de son énoncé de la louange, elle redonne effectivement confiance aux croyants, il est toutefois à considérer que ce nouvel état d’esprit ne peut nullement procéder à une réelle transformation des valeurs politiques et socio-économiques qui handicapent la dynamique de développement du pays, ce en raison du fait que le discours consolateur qui le sous-tend « place tout le monde dans une situation de non-faire et par là même de les rendre égaux dans la non-nécessité de mobiliser les ressources de pouvoir » (2)

Néanmoins, étant donné que les croyants haïtiens finiront par constater la farce, sinon le carburant frelaté ou l’illusion vitale, que constitue la religion, ils se mettront certainement à s’entretuer non pas pour se manger, civilisation sacrale du corps humain oblige, mais afin de conquérir les petits espaces vacants et s’accaparer des rares ressources disponibles. Car, selon ce poète-philosophe haïtien :

« Au-delà d’un certain nombre

la vie des gens n’a plus la même valeur.

On sent sert comme chair à canon

ou les hommes de main.

Certains parviennent à se faire un chemin

sans trop se salir

entre la corruption généralisée

et le meurtre quotidien. » (p. 266)

Dans un contexte écologique où les espaces insulaires sont menacés par la montée du niveau de la mer, par la rareté d’eau potable et par l’érosion des terres arables, lesquels phénomènes qui ont pour cause principale le réchauffement climatique, qui lui-même découle de la surpopulation et de la surconsommation mondiales, Dany Laferrière, tout en se délestant de la prétentieuse charge sociologique consistant à observer scientifiquement la structure et la dynamique du sous-monde haïtien, et tout en se dépouillant du moralisme gauchiste et diabolisant à la mode dans le petit champ littéraire haïtien, apporte tout de même une grande contribution dans la délicate mise en exergue du sérieux problème démographique auquel est confrontée la société haïtienne. Sa parole poétique est d’autant plus importante que la science – religion civile des modernes –, se détournant de sa mission initiale qui fut de faire accéder l’homme au bonheur suprême dans le monde d’ici-bas, se révèle un facteur de destruction de la nature et du malheur de l’homme. L’énigme du retour, comme tout grand texte littéraire, est un regard, certes esthétisé, mais profond sur l’actuelle condition matérielle d’existence des haïtiens. Ainsi, il nous rappelle que, comme un organisme vivant, la société haïtienne peut mourir. Elle ne périra pas de manière naturelle, mais s’effondrera sous le poids de sa surpopulation. Ainsi, c’est le peuple qui dévorera la nation.  D’où la nécessité d’une pragmatique politique de population pour l’énigmatique Haïti (3).

Notes :

Laferrière, Dany, L’énigme du retour, Éditions Presses Nationales d’Haïti, Collection Souffle nouveau, Port-au-Prince, Novembre 2009.

(2)  Corten, A., Diabolisation et mal politique. Haïti : misère, religion et politique, Cidihca/Karthala, Montréal, 2000.

(3)  Dorvilier, Fritz, « La crise haïtienne de développement : entre économie morale et explosion démographique », in Cahiers du CEPODE, No 1, 1ère Année, Septembre 2009, pp. 9-45.

* Fritz DORVILIER,

Docteur en Sciences sociales

(Développement-Population-Environnement),

Enseignant-chercheur (UEH).

E-mail : [email protected]

Décembre 2009.

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