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Hérold Christophe: Entre l’Amour, la Mélancolie et le Patriotisme

Le vendredi 28 aoȗt 2015, le chanteur Hérold Christophe effectua le grand voyage ad patres. Il laissa dans l’amertume non seulement ses six enfants, les autres membres de sa famille, ses amis, mais encore ses milliers de fans qu’il a su enivrer au cours de la décennie 1980 par sa voix émouvante et sa guitare entraînante qui offraient au public une musique d’arc-en-ciel faite de chansons tendres, trépidantes, romantiques, mélancoliques et patriotiques.

Tous les grands médias  ayant rendu un vibrant hommage au chanteur envoûtant ont tous commis la même erreur dans sa biographie, peut-être involontairement. Contrairement à ce qui a été rapporté, Hérold n’a pas vu le jour en 1965. J’ai connu l’homme pendant trop longtemps pour asseoir l’idée qu’il fût mon aîné de deux ans seulement. Après maintes recherches, non pas sans peine, j’ai pu recueillir des informations précises.

En fait, l’artiste naquit à la Grande Rivière du Nord le 6 mars 1959. Il y a vécu très peu d’années puisqu’il passait le plus clair de son enfance, toute sa jeunesse et une fraction de sa vie d’adulte au Cap-Haïtien. Certains étaient penchés à croire qu’il était natif de Phaëton ou de Terrier-Rouge, deux contrées situées dans le nord-est. Encore une fois, toutes ces bonnes gens se sont toutes trompées. C’est la mère du défunt qui fut originaire de Fond-Blanc, une petite localité située non loin de Phaëton. En raison des revers du train-train haïtien, Hérold émigra en République Dominicaine où il résidait depuis quelques bonnes années. Cependant, depuis cinq ans environ, il rentrait dans le Massachussetts assez souvent pour se faire soigner à cause d’un cancer de la prostate compliqué de métastases osseuses et éventuellement traité par la chimiothérapie. Apparemment, il était aussi sous dialyse sans doute pour quelque atteinte rénale. Les différentes modalités de traitement étaient arrivées à leur terme. Le dénouement malheureux est connu de tous : notre chanteur à la poésie éblouissante rendit le dernier soupir dans un hôpital de Boston, Massachussetts le 28 août dernier. 

Les hits de l’étoile qui s’est éteinte tournaient autour de trois thèmes : amour, mélancolie et patriotisme.

L’Amour

La musique héroldienne invitait tous les composants de la nature à chanter l’amour avec lui pour vénérer et provoquer l’admiration du genre opposé. Ainsi, dans “ Manou  ” , il implora une femme du même nom à saisir sa main salvatrice qui ne pouvait plus souffrir : “ Tu es toute ma raison de vivre… ma lune printanière… Si ce n’était toi, l’amour n’existerait pas ” Á vouloir  convaincre une âme sœur de ses faiblesses émotionnelles, il n’hésitait jamais à lui dire tout de go “ Je t’aime ”  tout en lui chuchotant cette assurance: “Crois-le! Cet amour parfois me fait couler des larmes… et mes yeux ne verront plus que toi ”. Et, si ces pleurs n’avaient point aidé à atteindre l’objectif visé, Hérold n’aurait éprouvé aucun problème à demander à sa “guitare”, au “soleil”, aux  “ va-et-vient des vagues ”, “ de la mer ”, à la “colline”, aux “oiseaux”, de s’unir à lui  pour se procurer l’affection tant convoitée (“Loin de Toi ”).

Pa Kite m (Ne me laisse pas)” est le cri issu du tréfonds de quelqu’un qui éprouvait d’une peur folle de perdre une compagne métamorphosée en  “l’aube qui ouvre ma matinée, une lumière qui éclaire mon chemin…qui me conduit jusqu’au pays de l’amour; car le parfum de ton corps…  me fait sentir que tu es toujours à mes côtés”. Et, quand la femme se faisait capricieuse, réticente, le chanteur eut recours à sa verve mielleuse pour briser sa résistance d’iceberg en susurrant: “Viens!” “Sans toi le jour, c’est la nuit…C’est le chagrin sans toi… Vivre loin de toi, chérie, c’est embrasser le néant. Le jour viendra, je l’espère, [où] je dormirai dans tes bras pour toujours ”. Des paroles propres à fasciner les êtres les moins sensibles à la littérature-orale-colorée du beau parleur/chanteur que fut Hérold Christophe.

Une fois le cœur gagné, il se laissait aller “dans [l]es bras si doux et si tendres” de la femme adorée. Ensemble, ils fredonnaient : “Chantons en Chœur” “ l’amour en ce grand jour de notre fête sous ce grand ciel bleu rempli d’amour…un amour pur comme le soleil ”.

Cependant, l’homme s’avérait très platonique dans “ Donne-moi ” à la manière d’un Oswald Durand. Chez Anthony Phelps* dans “ Mon Pays Que Voici ” : “ tout arbre se fait fleur ” ; pour Hérold, par contre, tout l’amour se faisait chair, tant sa libido suraigüe flamboyait comme une géante bayawonn dans certaines de ses compositions.

Ce qui était surtout chatoyant chez notre barde national, c’étaient les métaphores combien esthétiques utilisées pour confesser ses erreurs et réclamer le pardon d’amour à travers le tube “Vini ”:

Si w te ka padone m,                                                  Si tu pouvais me pardonner,

Lanati  t a va souri .                                        La nature sourirait.

Anpil fedatifis t a va lanse …                          On lancerait quantité de feux d’artifice …

Tankou zèklè w disparèt…                              Comme un éclair, tu as disparu….

Nan je klè m ap fè vizyon w…                         Je rêve les yeux ouverts…

Chak koudèy mwen se reflè w;                       A chaque coup d’œil m’apparait ton ombre;

Absans ou se yon kochma pou mwen Ton absence m’est un cauchemar.

Vini! Vini!                                                        Reviens!  Reviens!

Kè m toujou rezève pou ou                             Mon cœur t’est encore réservé.

San ou lanmou pa egzizte pou mwen            Sans toi, l’amour n’existe pas pour moi.

Inutile de vous dire, chers lecteurs, que les gars de ma génération (néé pendant la décennie 1960 au Cap-Haïtien) avaient fait leurs choux gras des mélodies du bonhomme pour obtenir l’amour d’une demoiselle. Lorsqu’on contait fleurette à une jolie poupée, les mecs de mon âge appelaient souvent les stations de radio au cours des émissions de chansons télécommandées pour dédier quelques-unes des compositions de Hérold à “ mademoiselle X ” de la part “ d’un cœur qui souffre ”. Voilà les mots de passe! Prenez-moi au mot : cette attitude bon genre a eu son petit effet de boule de  neige puisqu’on s’attendait toujours aux réactions positives de la proie féminine sur le message dégagé via le texte de l’artiste; ou bien, ce fut le moment propice d’oser quémander un petit “ bobo ” (baiser) de remerciement pour ces dédicaces qui équivalaient au “ rosas loqui ” latin (dire des roses). Tantôt, ça allait; tantôt, ça n’allait pas. Si, par bonheur, la demoiselle acceptait de vous placer un bec au visage, on était assez astucieux pour lui présenter la joue d’abord, puis on se retournait un peu le visage de manière à recevoir la bise “ sou tèt bouch a w ”  (sur ses lèvres). Mesquinerie d’adolescent, diriez-vous… ? Cette historiette constitue le témoignage de plus d’un. 

Mélancolie

A côté de l’amour érotique, la poésie du  défunt fut une cascade de tristesse. Il avait finalement marre du pays qui ne lui offrait rien, malgré son immense talent de chanteur, de compositeur et d’instrumentiste. Tout compte fait : un de ces quatre matins, il s’écria: “C’est décidé!” “J’irai bien loin vers l’océan… je ne peux pas supporter ce grand ennui.” “Je pars” “pour un voyage sans fin”.  De fait, il alla s’installer en République Dominicaine où, selon nos sources, la “vie [fut bien] “meilleure”.

  “Qui vivra verra” charrie les jérémiades d’un adolescent “abandonné” mais déterminé à surmonter des obstacles “malgré vents et marrées”. Déplorant son train de vie peu réjouissant dans des termes susceptibles d’attiser la foudre du Créateur, le guitariste-chanteur  avait anticipé la fureur divine en demandant pardon au “ciel”  “ si j’offense tes anges de mes supplications tristes et indignantes”. [Pardonnez si la règle de la concordance des temps n’est pas respectée ici. L’artiste écrivait au présent. On veut garder l’originalité de sa pensée].

En vérité, il a peint ses déboires dans des termes très acerbes (“Gade Mizè m”). Pour lui, la société haïtienne émaillée d’un système de caste non déclaré l’avait traité comme de “veilles herbes” rabougries oubliées, piétinées qui s’efforçaient de pousser au milieu de minces interstices cédées par de pierres très dures qui se positionnaient en rang serré :

…Pasay mwen se tankou                                                              Gade mizè m    

Yon ti pye zèb nan galèt.                                                               Gade tray mwen…

Yo voye m jete.                                                                                Mwen nan youn foul moun mwen rele,

Yo meprize m                                                                                    Menm wè yo wè m

M deja konnen m pa anyen…                                                     Pou di se tande yo ta tande m…

Il chantait, les magnats ne l’entendaient ni l’écoutaient. Il existait, mais la chance ne le voyait, non moins lui souriait. De ses propres aveux, on ne lui vouait que “dédain et rancœurs” à  dessein de le réduire en un état de non-être. En ce sens, Hérold se sentait socialement et économiquement “invisible” ou marginalisé à l’instar du romancier afro-américain Ralph Ellison (“The Invisible Man”) **. Á la seule différence, Ellison fut ostracisé par le racisme blanc étatsunien, tandis que notre star “misérable” fut “méprisée” par ses propres congénères noirs dans un pays fondé suite à une révolution d’esclaves nègres.

Patriotisme

Face à cette “discrimination” institutionnalisée, la vedette posa la question : “Pouki (Pourquoi)?”. Il enjoignit les bourreaux du peuple à se raviser de leur politique “kraze brize(tabula rasa). Il leur interpella à cesser de “détruire” sans rien “créer” de positif. Voici une traduction approximative du créole au français de ce que ressentait le mélancolique : “La nature nous regarde. Des larmes coulent des yeux à la vue de nos vicissitudes …Pourquoi ? Pourquoi avoir le cœur dur? Pourquoi ces plis menaçants au front? …Je vois le ciel pleurer et nous demander pourquoi. Pourquoi ? ”

Enfin, il proposa une “Solisyon (Solution)” basée sur l’entraide, la maturité politique, la souveraineté nationale et le développement endogène, car il est impossible de “chanter ‘marchons unis’ ” dans la “division”.

Hérold nous a livré d’autres œuvres de valeur en créole, en francais et en espagnol comme “ Manman ”, “Victoire ” “ Enplorasyon”, “ Dame ”, “ Una Mirada ”, “ Mujeres ”,  “ Mwen Renmen w”,  “ Fanm ”, “ Pa Bare m ”, “ Mélanie ” (chanté au rhythme du Soukous congolais), “ Enfants du Monde ”,  Me “ Voici ”, “ Ma raison de Vivre ”, etc.

Le rivanordais passait un pan important de sa vie à faire office de psychothérapeute musical qui déridait les visages aux mines boudeuses, égayait les cœurs contrits, donnait l’espoir aux âmes angoissées et permettait aux déçus/es et cocu/es de croire encore à l’amour. Coup de contraste! Il offrait tout cela, alors qu’en retour, la société lui avait tourné la face de l’oubli, de l’ingratitude, de la  marginalisation. Ses “jours passés ” sur terre, comme il l’avait souligné, “ étaient sans soleil, toujours troublés de brouillard ” dans  un “ pays amer comme l’absinthe ” (Fòs 1804). Il a finalement conclu que son merveilleux talent n’allait pas mettre du beurre sur des épinards qui commençaient à perdre de leur verdure. En conséquence, un beau jour, il prit la décision  de partir “ pour un voyage sans fin ” qui le conduisit d’abord en République Dominicaine (là, il fit le mort autour de lui), puis à Boston, Massachussetts où il expira – un endroit “ où personne ne [savait] rien de [lui] ”, comme il l’a prophétisé dans sa chanson “ Je pars ”. Boston, dis-je,  une ville splendide, mais au climat essentiellement frileux où le soleil souvent en grève ne brille qu’une saison sur quatre, alors que ce même soleil fut l’hôte le plus distingué de Hérold, à telle enseigne qu’il  brillait généreusement dans nombre de ses couplets et refrains.

“ Que c’est beau le soleil

Qui brille toujours

Il brille comme s’il voulait nous brûler

(Tu m’oublieras)

Ses “yeux voilés de larmes … [de] solitude” suffisaient pour remplir une kyrielle de “kannari” (récipient à eau). Des yeux qui ne reverront plus Cormiers (lieu de naissance de J.-J. Dessalines), le boulevard du Cap et les arbres avoisinants. Le sable caressant de la Grande-Rivière-du-Nord ne cajolera jamais ses orteils et ses chevilles. Ses pieds ne pourront guère transformer  des “bouchons de bouteille” (de kola) en petits ballons de foot, les placer au sol, les brosser de l’intérieur ou de l’extérieur du pied pour contourner le tibia de l’opposant avec l’espoir de les voir pénétrer l’un des carrés d’ouverture des caniveaux (telle une lucarne)  pour marquer un goal à la manière capoise. Une ambiance nocturne qu’il prenait plaisir à partager au coin de la Rue 14-F (au Cap) avec des footballeurs connus nationalement, tels Jean-Renaud Abellard (“Bebe ”), (demi créateur du FICA, du Victory et de la sélection nationale d’Haïti), Arainx Juxtaford (“ Tinok ”) (demi offensif du FICA, du Racing et du onze national), Yves Jean-Philippe (“Tatou”) du Zénith, l’un des défenseurs les plus sûrs et les élégants que je n’ai jamais vu évoluer). Participaient aussi à ces séances amusantes Windsor Jean Louis, attaquant de l’ASC, ensuite le latéral gauche du FICA, Allan Pierre et son sympathique cousin décédé Alix Calixte dit “ Kaliko ”. C’était ça : l’animation fiévreuse – presque chaque samedi soir –  au coin de cette rue-là où j’ai vécu une fraction de mon adolescence.

Une festivité unique que ne ratait le défunt, car sa copine d’alors habitait le quartier!  

L’héritage légué par l’artiste mérite notre belle reconnaissance.  En plus de la portée pittoresque et séductrice de sa prose tout couleur, de sa maîtrise  du “ jargon fleuri de la galanterie ”, pour citer Rousseau***, des tribulations et du mal national exprimés dans un style à la fois captivant et séduisant, on retiendra aussi en mémoire l’attrait physique de la star. On n’oubliera jamais sa silhouette de jeunesse caractérisée par une coupe de cheveux afro ayant couvert les deux tiers de son front – tantôt triste, tantôt joyeux, tantôt anxieux. Son nom nous rappellera toujours ses larges favoris  (pafouten) descendant sur son visage pensif,  et sa moustache en forme de croissant de lune faisant jonction avec sa barbe, pareil à un faible ruisseau à deux affluents qui se jette timidement dans une rivière tranquille.

_______

* Phelps, Anthony. Mon Pays Que Voici. Montréal: Mémoire d’Encrier, 2007.

** Ellison, Ralph. The Invisible Man. New York: Random House, 1952.

*** Rousseau, Jean Jacques (1761). La Nouvelle Héloïse.

********************

Post-Scriptum.- Hérold vint dans ce monde avec un cœur poétique. Ainsi, en guise des formules du type « Paix à son âme ! », on a jugé meilleur de saluer son départ prématuré avec le poème ci-dessous écrit exclusivement à son intention.

****

Bye-Bye le Monde

Pour certains, il est parti ;

Pour d’autres, il est disparu.

Sans faire trop de bruit,

Il s’est retiré comme une paisible rue.

J’imagine la souffrance des « Arbres Musiciens » (1)

Auxquels le sort vient d’enlever un précieux bien.

Ils ont admiré son courage herculéen  

Et déplorent que soient terminés leurs intimes entretiens.

J’imagine aussi la douleur

Des jolies petites fleurs

Qui n’observeront plus leur admirable charmeur

Balader au jardin du bonheur

Pour respirer leur suave senteur.

J’imagine enfin l’émoi des pigeons

Qui prenaient l’habitude de roucouler à l’unisson,

D’émettre avec lui les mêmes sons 

Pour entonner les mêmes chansons.

Finies les emprises de la maladie,

De l’apartheid et de l’apathie,

Car s’on âme s’est libérée de son corps

Corruptible pour aller chanter à l’autre bord.

Désormais, il lui sera plus facile

De donner et de recevoir l’amour dans une autre île,

Dans cette nouvelle ville

Où n’existe rien de vile.

Partir n’est pas mourir.

Mourir, au contraire, doit placer sur les visages un sourire ;

Car, mourir, c’est réduire

La durée temporelle

De la traversée-terrestre-matérielle

Pour mieux apprécier les béatitudes éternelles de l’immatériel.

__________

 1.- Alexis, Jacques Stephen. Les Arbres Musiciens. Paris : L’Imaginaire Gallimard, 1957.

New York, 9 septembre 2015

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