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Actualités - octobre 8, 2021

Haïti dans l’engrenage du patriotisme aux « yeux secs »

Le ventre de la bête immonde…# 4

Par Idson Saint-Fleur 

Le pays s’en va vers une déchéance volcanique, donc terrifiante. Le drame politique actuel vide la majorité des Haïtiens de leur énergie. La république a peur ! Les stratégies politiques aux élans populaciers vendues, durant ces trente dernières années, par des démagogues en mal d’enrichissement, ont fini par détruire les hommes et les femmes qui se sont engagés avec la plus belle passion citoyenne dans le combat cyclique pour le sauvetage national. Là ou d’autres ont échoué, ils croyaient pouvoir faire avancer les choses. Par contre, le mal à la vie dure ; elle a aussi des bras longs et puissants pour embastiller les rodomonts, et des crocs acérés pour déchiqueter les plus fanfarons. La « politique-business » a détourné la démocratie haïtienne naissante comme on détourne le lait avec du jus de citron.

 Il y a des années de cela, Aubelin Jolicoeur, chroniqueur à la plume plaisante et instructive nourrie de culture gréco-romaine, dénonçait la métamorphose malencontreuse de la « démo-cratie » haïtienne en  « démon-cratie ». A l’époque, il voyait émerger brutalement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et dans quelques métropoles départementales des échantillons d’une espèce prodigieuse de forbans  qui prenaient d’assaut les espaces politique et médiatique. Aidés de folliculaires tapageurs et de négociants indélicats, mélangeant les affaires, toutes les affaires à la pratique de ce que Franckétienne nomme subtilement la « colombine », ils ont réussi leur coup : le triomphe de la « démon-cratie ».

Paradoxalement, ces flibustiers politiques disent aimer le pays ! Ils prétendent être des patriotes et le jurent sur les mânes de leurs ancêtres ou sur la tête de leurs enfants. 

Quel patriotisme ?

Il convient de faire la part des choses.

Ils sont théoriciens et pratiquants d’un patriotisme de parade qui suppose un concours libre et trompeur pour départager ceux qui aiment le plus ce pays. Il n’y a pas plus patriotes que ces « gens-là », pour répéter Jacques Brel. Pourtant, il s’agit d’un patriotisme verbeux, creux, diffusé en créole et en français par des phraseurs! Les actions politiques de ces « gens-là » trahissent vilement leurs discours. En fait, ils savent bien qu’ils sont en train de rigoler ou d’amuser leurs audiences. Comédie politique pour piéger les naïfs et les passionnés…

Ils sont les adeptes zélés d’une deuxième forme corrompue de patriotisme décrit avec un détail exquis par Numa Chassagne : 

« Il a toujours existé dans notre monde politique un patriotisme de façade lequel a constamment fait du mal à la nation ; patriotisme fourbe et intéressé, par conséquent mauvais, dangereux.

C’est un patriotisme sans science et privé de conscience. Il a pour étai l’amour de soi. Son but est de faire converger sur soi honneur et fortune. La patrie n’y est pour rien. Le mot sert de tremplin aux politiciens acrobates, pour prendre leur élan. Ils l’ont prostitué et il est devenu une monnaie courante chez eux. Patriotisme répugnant et immonde ! Exemple : Un homme passe trois années de sa vie ou davantage, à l’affut d’une place ; et quand, après mainte démarche, des platitudes peut-être, il a réussi par dégoter l’occupant et à se fourrer à sa place, il répond aux compliments hypocrites d’un envieux : le gouvernement a fait appel à mon patriotisme ; que voulez-vous ?

Ce patriotisme, je l’appellerai volontiers patriotisme gouvernemental, parce que celui qui s’en affuble n’a en vue que le maintien du gouvernement, par conséquent le sien. Ce patriotisme est parasitaire. Comme une couleuvre, il s’enlace facilement autour de certains hommes que le hasard a mis en vedette, car ils n’ont ni talent, ni dignité, ni honneur, et leur insuffle tout le poison  que leur distillent les passions du moment. Narcisses redoutables ; humbles, à plat ventre devant leurs maîtres d’un jour, arrogants et superbes devant la foule.

(…) Le patriotisme gouvernemental est très dévoué quand il est bien récompensé ; il ne dort que d’un œil, prête l’oreille à tous les échos, suit même la piste des rêveurs. C’est un homme masqué, qui, dans le calme silence de nos nuits d’été, jette ses filets dans les ténèbres. Pêcheur de conspirations vraies ou fausses, son ascension politique est en raison directe des services  qu’il aura rendus.»(1)

Seul compte les intérêts de ces gens-là !

Troisièmement, ils n’ont cure des malheurs du pays. Pourvu qu’ils puissent continuer à « brasser les affaires », tout est bien ! C’est un patriotisme aux yeux secs ! En fait, « ils aiment ce pays à cause des avantages matériels qu’ils espèrent en tirer. Ce sont ces gens-là qu’on voit toujours trafiquer de leur pays avec ce sans gêne débridé qu’on ne peut comparer qu’à la rapacité du chien à attaquer l’os ou les miettes qu’on lui jette pour l’empêcher d’aboyer. Ils n’ont que le patriotisme du ventre ou de l’intérêt propre, un patriotisme froid, impassible à la vue des souffrances nationales. »(2)

En réalité, il y a des gens qui ont des oreilles mais qui n’entendent point ; pourtant retentissent assez forts les échos de la voix de Georges Sylvain, semblable à celle du prophète Jean-Baptiste dans le désert de Judée, demandant aux uns et aux autres : « démon-crates », patriotes de façade, patriotes gouvernementaux, patriotes aux yeux secs de se ressaisir :

« La patrie pour laquelle tant de héros ont sacrifié leur vie est encore digne de respect.

Elle souffre, elle saigne : de toutes parts les ténèbres  l’environnent. Elle a donc, plus que jamais, besoin de notre dévouement.

Il nous faut l’aimer d’autant plus fort qu’elle se montre plus malheureuse.

D’ailleurs, ne serait-il pas injuste de rejeter sur elle seule l’odieux d’une situation à laquelle nous avons pris tous notre part de responsabilité.

Nous n’avons pas le droit de nous lasser d’elle tant que Dieu ne se sera pas lassé de nous. »(3)

Après tant de malheurs (pauvreté, insécurité alimentaire, kidnapping, meurtre, destruction de biens publics et privés, catastrophe naturelle, banalisation de l’image de l’Etat, anéantissement des institutions républicaines, ferveur de la corruption, culte de l’immoralité et de la cochonnerie, goût effréné de la luxure…), il faut sonner le cor en vue de la croisade nationale du bien ! Sinon, on n’aura point pour la mort de dispense à Rome !

Idson Saint-Fleur

[email protected]

Bibliographie

  1. CHASSAGE, Numa ; Vers le passé in  « La Revue de Jérémie » du 1er juillet 1916, Pp. 22-24
  2. GASPARD, Massillon; Le Pasteur Auguste Albert, Imprimerie V. Valcin, Port-au-Prince, s.d., Pp.30-31
  3. SYLVAIN, Georges; L’annexioniste in La  « Vérité » du samedi 29 décembre 1888, No. 46

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