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CIRHH : Commission Intérimaire pour la Reconstruction de l’Homme Haïtien

’’Il vous faut tous naître de nouveau’’ (Jean 3 :7)

Le 31 mars 2010, plus de deux(2) mois après le tremblement de terre, la communauté internationale s’était réunie au siège des Nations Unies à New York pour des discussions autour des besoins post-séisme d’Haïti. Ces discussions avaient porté  sur le document baptisé PDNA (Post Disaster Needs Assessment) préparé par le gouvernement haïtien avec l’aide d’une équipe d’experts internationaux.

Lors de cette réunion, des bailleurs avaient promis une aide 9.9 milliards de dollars à Haïti sur une période de dix(10) ans, et de ce montant 3.9 milliards devraient être disponibles pour les 18 prochains mois à compter de la date du 31 mars 2010. Les représentants des Etats et organismes de financement à cette  conférence des donateurs s’étaient mis d’accord sur la création de la CIRH : Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti.

Au-delà des bâtiments, l’homme

La  reconstruction qui pourra fondamentalement changer la physionomie et la vie de ce pays doit indubitablement passer par le forgeage du nouvel Homme haïtien. Pour cela, le corps social dans son ensemble  doit être mû – je ne sais pas par quelle force du Bien – afin de changer le cours des choses en l’orientant vers la dynamique du changement. Alors il est urgent et indispensable de penser à une CIRHH, une Commission Intérimaire pour la Reconstruction de l’Homme Haïtien.

Le nouvel Homme haïtien se veut un idéaltype dans le sens où l’entend Max Weber. Il doit s’agir d’un homme engagé dans sa société, la porte en lui-même et qui travaille à l’améliorer au jour le jour. Pour avancer en ce sens, il importe de tenir compte de certaines  considérations :

1.-  Le pays a besoin de gens qui se préparent aux catastrophes: Depuis le tremblement de terre, les Haïtiens vivent un traumatisme énorme. Le moindre bruit ramène à l’esprit le Goudougoudou[1]. Cela, assurément, prendra du temps pour oublier un peu. Combien de gens, surtout dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, travaillant ou dormant dans des bâtiments construits en hauteur, qui vont et viennent avec une peur bleue, ne sachant à quel moment la terre va encore se mettre à bouger. Certains, pour ne pas dire beaucoup, sont très enclin, à la moindre secousse, à sauter d’une fenêtre, à se jeter dans la rue croyant que le pire peut se produire.

 A ce niveau également, il doit être question d’éducation. L’Haïti de l’après-12 janvier 2010 a l’obligation de se souvenir  des menaces sismiques et de toute autre menace pouvant déboucher sur des catastrophes tout en se préparant à y faire face. Voilà un principe de vie nouveau. Il importe de bien apprécier les risques et d’anticiper, autant que faire se peut, les dégâts éventuels. Les ingénieurs, contremaitres et le simple citoyen  doivent faire montre d’une certaine responsabilité dans la construction des maisons en faisant les études nécessaires et en choisissant les matériaux de qualité.

 2. Le pays a besoin de gens honnêtes : La race des hommes honnêtes tend à diminuer de plus en plus dans ce pays. L’appétit pour le lucre est valorisé. La course à l’argent facile est devenue un sport national. La plupart des gens veulent accumuler de la richesse à tous les coups. Ainsi, le bien commun est mis à mal ; la corruption s’installe et traverse la société dans son ensemble, de ‘’bas en haut’’ ou de ‘’haut en bas’’. L’on ne saurait  se représenter ce que cela suppose comme pertes pour les caisses de l’Etat : les rackets dans  les bureaux publics, les  commissions sur les transactions financières gonflées à dessein, l’attribution de contrats et les passations de marchés réalisées sur la base de copinage.

 Le petit détaillant multiplie  par 3, 4, 5 la valeur réelle de son produit ; le négociant en fait de même. Certains services de l’administration publique se paient au prix d’or. Pour paraphraser un éditorialiste, très souvent le citoyen haïtien est contraint à mettre le vin dans les pots et quelque chose de dessous les tables. La conscience du bien commun est mise à mort, l’idée de la république avec !

 3.- Le pays a besoin de gens instruits et éduqués : Haïti a encore une chance ! La population de moins de 15 ans représente 36.5 %  de la population totale[2] en extrayant, bien sûr, les décès dus au séisme de 2010. Cette couche de la population au lieu de constituer un facteur explosif, mérite d’être vue, une fois bien encadrée comme une opportunité démographique(Les démographes parlent de préférence de bonus démographique) à même de favoriser la croissance économique et rompre le pont intergénérationnel de la pauvreté. Le bon encadrement suppose des investissements dans l’éducation, la santé des jeunes et dans l’emploi. Le développement d’un pays passe par cet investissement dans l’Homme, ce que les économistes appellent dans leur jargon le capital humain. ‘’ La théorie de l’investissement en capital humain montre qu’en portant attention à la qualité de la population plutôt qu’à son volume, on favorisera le développement économique et social. En outre, l’amélioration du capital humain influencera les variables démographiques de façons habituellement considérées comme favorables à une conception du développement qui donne leur juste place aux préoccupations d’équité’’[3].

 C’est la direction à prendre si l’on veut vraiment donner vie à l’espoir d’un lendemain meilleur pour ce pays. Ici comme ailleurs, l’importance multifonctionnelle de l’éducation dans l’amélioration des conditions de vie est reconnue. Cette conception traverse de A à Z la Déclaration mondiale sur l’éducation adoptée[4] à la Conférence de Jomtien (Thaïlande, 5-9 mars 1990), mais elle peut être résumée en ces paragraphes :’’l’éducation est un droit fondamental pour tous, femmes et hommes, à tout âge et dans le monde entier, est une condition indispensable, sinon suffisante, du développement de l’individu et de la société et peut contribuer à améliorer la sécurité, la santé, la prospérité et l’équilibre écologique dans le monde, en même temps qu’elle favorise le progrès social, économique et culturel, la tolérance et la coopération internationale’’.

 De plus, ‘’L’éducation en tant qu’objectif est un résultat du développement, tandis qu’en tant que moyen elle peut être un moteur de développement et un outil indispensable pour améliorer la qualité de vie des  personnes’’,  a t- on soutenu au Forum mondial sur l’éducation[5] organisée à Dakar(Sénégal), du 26 au 28 avril 2000.

 4.- Le pays a besoin de gens qui se l’approprient : Trop d’Haïtiens vivent dans ce pays comme des gens en transit. Certains veulent le quitter parce qu’ils sont incapables d’y réaliser leurs projets de vie ; à contrario, d’autres y réussissent leurs affaires mais ne se considèrent pas comme citoyens de ce lieu. Dans la représentation qu’ils se font du pays, ils le voient comme une vaste Zone Franche.

 Dans les deux(2) cas, la nouvelle règle du changement veut que l’on modifie cette  perception. Il faudra désormais, et ceci  – avant le séisme, et beaucoup plus après – habiter ce pays en Citoyen. Le commerçant, l’éducateur, le religieux, le soci0-professionnel, l’industriel, l’architecte, le chauffeur, le maçon, l’ouvrier, le paysan et tutti quanti, tous ils doivent vivre pleinement  leur citoyenneté au quotidien. Il faut habiter ce pays  suivant une éthique de responsabilité[6], c’est-à-dire viser son bien, et en le faisant, le bien de soi-même. Cette attitude responsable avait été conseillée, dans le passé très lointain,  à d’autres peuples. Dans une lettre adressée aux captifs de Babylone, l’auteur du livre de Jérémie  écrit ceci :’’ Cherchez à rendre prospère la ville où le Seigneur vous a fait déporter, et priez Dieu pour elle, car plus elle sera prospère, plus vous le serez vous-mêmes’’ (Jérémie 29 :7).

Avec ces mots le prophète avait proposé aux Israelites faits captifs  par le roi Nabuchodonosor de travailler à la prospérité de Babylone, leur nouveau lieu d’habitation, lequel ne leur appartenait pas légalement. Si ces Israelites vivaient sur leur terre native, assurément il leur en dirait davantage. A travers ce message, Jérémie parle aujourd’hui aux Haïtiens. Il nous demande d’habiter ce pays avec honnêteté, responsabilité et dignité, d’habiter ce pays en toute citoyenneté, d’habiter ce pays avec cette envie de l’aimer et de le servir davantage, au jour le jour.

 L’Haïtien qui vit avec ce besoin de patrie[7] appartient à une race éteinte ou presque. Par contre, c’est un Homme pareil qu’il importe de façonner si l’on veut donner une chance à ce pays.  Tel devrait être le projet-phare de la reconstruction. L’on ne demande pas de passer une croix sur les grands projets d’urbanisme, cependant la meilleure reconstruction sera celle qui fait la projection d’un Haïtien instruit, éduqué, animé de la volonté de mettre son savoir-faire au service de son pays.

 Si les nationaux et les étrangers qui pilotent  la reconstruction entendent faire œuvre qui vaillent, ils ont intérêt à placer  l’Homme haïtien[8] au cœur de  leurs projets. La reconstruction qui se voudra pérenne aura le mérite de commencer par panser les blessés de ce dernier tout en essayant, par ailleurs, de lui ouvrir d’autres perspectives plus prometteuses, annonciatrices d’un lendemain construit sur le roc plus résistant au déchainement de la terre.

 P.-S. : La CIRH jouit d’un mandat de 18 mois, allant du 21 avril 2010 au 21 octobre 2011. Elle s’assure de la coordination de la reconstruction d’Haïti. Elle devrait faire place, après avoir aplani le sentier, à  l’Agence Haïtienne de Développement selon ce qui a été préalablement discuté, et maintenant de ce qu’auront décidé le Président Michel Martelly et le Parlement.

 N.B.- Ce texte a été publié pour la première fois dans Don Bosco Lakay Nou (Bulletin Salésien – Haïti), Numéro 21, AVR-JUIN 2011. Pour cette nouvelle publication, il  a été modifié très légèrement.

 

Idson SAINT-FLEUR,

[email protected]

 



[1] Goudougoudou: Terme consacré dans le langage populaire haïtien pour designer le Tremblement de terre. Le simple Haïtien considérant le séisme comme un phénomène  innommable disait également ‘’ Mesye a (le Monsieur)’’  ou ‘’Bagay la (la Chose)’’. Par contre, c’est le terme ‘’Goudougoudou’’ qui s’est imposé au final.

[2] Collection: Population et pauvreté, Comprendre et Agir; Réseau National en Population et Développement, Avril 2008

[3] MERTENS, Walter; Population et Développement: contributions sociologiques dans un cadre interdisciplinaire in La Sociologie des Populations, Les Presses de l’Université de Montréal, 1995.

[4] Déclaration mondiale sur l’éducation pour tous, www.droitsenfants.com;

[5] SCHLEICHER, Maria Teresa Siniscalco, Forum mondial sur l’éducation, Etudes thématiques, Unesco, France, 2001.

[6]Terme introduit dans la littérature sociologique par Max Weber. Ici l’expression éthique de responsabilité est saisie dans son sens littéral par l’accouplement des deux mots : Ethique et Responsabilité.

[7] Le besoin de patrie : cela sous-entend cette envie, parfois, obsessionnelle de servir son pays, de travailler dans son intérêt et à son avancement.

[8] Je ne voudrais pas soulever la colère de féministes, l’expression ‘’Homme haïtien’’ ne fait pas de différence de sexes.

 

 

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