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HAITI: ENTRE LA RAISON HISTORIQUE ET LA DERAISON par Jean Henry Céant

ceant18 Novembre 1803 est une date marquante de notre histoire qui consacre la naissance de la Nation Haïtienne. C’est également, une date marquante de l’histoire de l’humanité, puisqu’elle prend acte de la défaite du colonialisme et de l’esclavagisme, et permet la redéfinition du concept de LIBERTE applicable désormais à tous les peuples.

De ce point de vue, l’exemplarité de la première révolution anti-esclavagiste et colonialiste d’Haïti est chose évidente. Cette victoire, ce succès font d’Haïti un symbole. Nous en sommes conscients et notre culture porte la marque de ce passé de gloire et d’héroïsme. Mais de cette date à nos jours, bien des évènements ont pris place, qui ont mis à mal la geste de 1804 et ont fait de ce pays le seul PMA d’Amérique, et, selon une expression consacrée, l’exemple à ne pas suivre. C’est qu’aujourd’hui Haïti est terre d’exclusion et d’instabilité. Et au-delà de 1915, Haïti a sur son sol les troupes des Nations-Unies et connait une souveraineté limitée.

La réflexion s’impose donc à nous, sans aucune concession. Il est urgent de comprendre, pour corriger, pour redéfinir, pour aller de l’avant. Car, il est question aujourd’hui de l’existence même de la Nation. Il est question d’un nouveau défi à relever, celui d’arrêter la marche vers la désagrégation d’Haïti, et d’assurer le bon fonctionnement du régime démocratique, garant des droits et des devoirs de tous les Haïtiens, au sein d’un nouveau monde en développement. La problématique de ce qui a pris l’allure d’une tragédie est bien le constat d’un succès historique, mal géré. C’est celui d’une dérive aux multiples visages. Je la pose et la traduis ainsi:

Entre la raison historique et la déraison politique, Haïti se débat.

Entre l’entrée glorieuse dans l’histoire et la déraison de choix politiques aux effets destructurants qui conduisent aux désastres. En effet, pour entrer dans l’histoire, nos ancêtres ont su analyser, discuter, comprendre et faire les choix décisifs. Malgré tout ce qui les poussait à la mésentente en un moment critique où tout séparait et portait à la division: l’oppression coloniale, les stigmates de l’esclavage, les luttes de classes et de races, les préjugés de couleur, etc…, les faits sont là. A leur gloire : Toussaint, Dessalines, Pétion et Christophe sont des symboles à niveau peu égalé de ce que les valeurs de générosité, de courage, de solidarité, de compromis peuvent réaliser.

Si l’histoire a un sens, qui s’oriente contre vents et marées sociaux, économiques et politiques, vers l’accomplissement de l’Être, alors, Toussaint, Dessalines, Christophe, Pétion ont été les génies de la RAISON HISTORIQUE sur cette terre, au bénéfice du Bien-Être des Haïtiens et bien plus, de tous les peuples. Oui, La Raison Historique que les artisans du colonialisme et de l’esclavagisme ont voulu accaparer et manipuler pour en faire un Droit de commandement et d’oppression à l’encontre des autres peuples. Ce Droit de commandement, Haïti l’a brisé et redéfini. Sans aucune démagogie, ni fausse modestie, il est juste de dire, de reconnaitre, de proclamer qu’Haïti est une part de l’humanité sans qui, la totalité de l’humanité se comprendrait mal. Nous sommes un maillon de la chaine qui lie les nations entre elles, la borne qui consacre le moment fondamental de la redéfinition de la liberté, fondement de l’histoire, fondement de l’essence humaine. Tout homme est Homme. « TOUT MOUN SE MOUN ».

Mais la liberté, la raison, l’a-t-on oublié, sont également choses humaines, et en tant que telles sont choses complexes qui, lorsqu’elles ne sont pas gérées, dans le sens du bien-être individuel et des intérêts de la cité, conduisent à des chemins d’errance et d’instabilité. C’est le cas d’Haïti, durant les deux siècles postérieurs à 1804. La Déraison Politique s’est installée, à travers les guerres intestines, les luttes fratricides pour le pouvoir, les pressions et interventions internationales, la permanence du régime dictatorial, le choix de politiques à courte vue et contraires aux intérêts nationaux.

Du triptyque Liberté-Egalité-Fraternité, seul le premier occupera le discours dominant et conduira à des pratiques finalement liberticides, car non adossées aux autres pôles. La Société des Armes prendra définitivement le pas sur la Société des Lois et du Droit, logeant Haïti à l’enseigne d’une société, au modèle social épuisé, inégalitaire, non-fraternel, et anachronique, prélude à ce qui, de plus en plus, apparaîtra comme un ETAT EN FAILLITE.

Ce parcours hors des voies du progrès et de la stabilité institutionnelle, je la présente et je la conceptualise de la façon qui suit, en montrant bien son fonctionnement analogue à un mécanisme de dérèglement à l’œuvre.

I.- « La Raison Historique de 1804 » a liquidé les rapports esclavagistes et le statut colonial. Mais qu’observe t-on ? Certes, l’esclavage a vécu chez nous au point, comme l’écrit Price Mars, que le paysan Haïtien ne se souvient même pas que ses ancêtres ont été esclaves à Saint-Domingue. C’est vrai ! Cependant, quel est aujourd’hui, le statut du monde rural, quelle est la part faite au monde rural au regard de l’éducation, du logement, de l’alimentation, de la sécurité, bref…de ses droits inaliénables dans le contexte du régime démocratique? Qu’en est-il, également, des conditions de vie dans les bidonvilles et les ghettos? En raccourci, nous constatons que l’assistanat tient lieu de politique économique, dans le contexte d’une souveraineté limitée assurée par la présence des forces des Nations-Unies sur le territoire Haïtien.

II-« La Raison Historique de 1804 » a mis, certes fin, au statut colonial, mais la « Déraison Politique » a assuré le cheminement, à travers notre culture politique, de l’exclusion et de la stigmatisation qui caractérisent les relations entre les composantes sociales et économiques de la population. Il est évident que l’apartheid n’est pas, du fait des particularités de notre Histoire, une réalité sociale haïtienne, mais ses dérivés tels que l’exclusion, la stigmatisation sont bien présents et nuisent au progrès et à l’établissement de la paix sociale. Paysans, Jeunes, Femmes, nos trois majorités en sont les premières victimes. Ici, plus qu’ailleurs, une paupérisation inacceptable frappe à coups redoublés à nos portes, dans le contexte d’une économie anémiée, la « DERAISON POLITIQUE », dictant des politiques de type pompier occasionnel, partial et partiel, en dehors d’une planification indispensable à la réussite d’objectifs de progrès salutaires.

III- « La Raison Historique de 1804 » a fait de l’UNITE le fondement social du pays. L’Union Fait la Force, telle est notre devise. Mais que constatons-nous? Des exigences d’unité et de progrès à construire, nous sommes passés à des politiques fondées sur des préjugés tels que le Noirisme, le Mulâtrisme, … . C’est bel et bien, l’expression du refus de la construction sociale et économique. C’est le choix du laisser-aller historique qui privilégie l’inégalité, la misère et l’anarchie. Opposées, ces deux conceptions d’origine Saint-Domingoise et d’inspiration coloniale, n’hésitent pas à s’allier, à s’unir pour bloquer toute tentative de redéfinition allant dans le sens de la démocratie et des droits humains.

IV- « La Raison Historique de 1804 » commandait la défense de l’indépendance. Mais « La Déraison Politique » a vite fait de changer cette exigence en permanence de la Raison d’État et ses conséquences anti–démocratiques et de monopole de la direction politique. De l’Armée des vainqueurs, nous avons abouti à un militarisme dénaturé et désorienté, au service de l’intérêt des oligarchies qui se succèdent au pouvoir, devenu lieu de partage dans une dynamique de coteries.

V- « La Raison Historique de 1804 » impliquait un partage équitable des terres, à côté des grandes propriétés à mettre en valeur en vue d’assurer les bases économiques de la nation. De liquidations en malversations, nous sommes parvenus à un système de parcellisation en milieu rural, équivalent de la bidonvilisation en milieu urbain. En peu de mots, c’est le constat de l’anarchie, qui définit les contours d’un ensemble environnemental qui a atteint le seuil de la catastrophe, comme cela se démontre à la moindre pluie entrainant destruction physique et perte de vies humaines. Là aussi, là également, et cela peut s’observer à l’œil nu, « La DERAISON POLITIQUE » tient en échec « LA RAISON HISTORIQUE de 1804 ».

Que faut-il ajouter de plus sinon que, de la Défense d’Haïti, nous sommes passés à la non-ouverture sur le monde et le progrès; de la geste révolutionnaire de 1804, nous sommes passés à des postures de comédiens. Ce sont de durs et tragiques constats à voir en face, et sur lesquels il n’est plus possible de garder silence. Mieux, des constats qu’il importe aujourd’hui de contrer, de combattre, afin de replacer Haïti dans la ligne de son destin, en assurant une sortie d’Haïti de « La Déraison Politique ». Ce n’est certes, pas chose facile. Et nul gouvernement, nul parti ou groupement politique, nul citoyen, ne saurait seul mener cette réorientation à bien.

Cette réorientation exige : engagement, consensus et compromis. Elle tirera tout le bien possible d’un dialogue nécessaire, franc, serein, loin de toute arrogance, entre partenaires nationaux et internationaux ouverts aux horizons d’un monde solidaire et en permanente concertation, tenant compte positivement de la géopolitique et de l’Amitié Internationale vraie. Car le mal est profond, qui a conduit Haïti à cette errance. Mais œuvre humaine, elle doit être combattue avec succès par les Haïtiennes et Haïtiens afin de réaliser cet accord entre « La Raison Historique de 1804 » et le progrès. C’est plus qu’un devoir. C’est notre mission. Non réalisée, Haïti ne sera plus qu’un fait de mémoire. Oui, c’est cette rupture porteuse du nouveau statut démocratique que les fils responsables de cette terre doivent s’engager à réaliser, par les seules armes de l’entente, de l’éducation et de la détermination.

18 novembre 1803, qu’on le rappelle, fut une création, le produit d’un parcours de luttes, de combats. A travers Vertières, Barack Obama donne la main à Toussaint Louverture, Martin Luther King et Nelson Mandela. L’acquis fondamental sur lequel repose l’Universalité de la DECLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN a des racines profondes en Haïti.

18 novembre 1803 a ouvert une marche vers le progrès et la libération. Aux Haïtiens et Haïtiennes d’aujourd’hui d’affronter les défis du XXIe siècle.

Pour finir, je redis qu’Haïti est une création des Haïtiens, une part essentielle de l’humanité, un jalon sur la route de l’accomplissement de l’Histoire Universelle. Haïti, si je puis m’exprimer ainsi, est un Humanisme.

A nous de consolider cet Humanisme, en définissant cette nouvelle politique de progrès, garante du régime démocratique inscrit dans notre charte Fondamentale de 1987. Il est temps que « La Raison Historique » en Haïti, l’emporte sur « La Déraison Politique ». Que la démocratisation et la Modernisation de nos institutions tournent résolument dos aux traditions et pratiques de l’Etat Patrimonial, générateur de sous-développement et d’aliénation.

Voilà ce que nous enseigne la commémoration du 18 novembre 1803.

1804 a tracé la voie, à nous de la paver pour qu’enfin nous marchions vers les rives de l’essentiel où s’articulent : DEVELOPPEMENT, MODERNITE, RESPECT DES VIES ET DES BIENS, au demeurant la construction de l’être haïtien digne de son passé et fier de son appartenance à la communauté d’hommes de droits et de devoirs.

Port-au-Prince, Haïti, le 18 Novembre 2012

Me Jean-Henry Céant

Leader Politique

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